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L'apprentissage de la grammaire selon le ministre de l'Education Nationale française
Par Murielle Lefebvre le 14 décembre 2006
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Gilles de Robien a indiqué le 29 novembre les orientations qu'il retient du rapport sur l'enseignement de la grammaire remis par le professeur Alain Bentolila, rapport élaboré avec la collaboration d'Erik Orsenna, de l'Académie française, et du professeur Dominique Desmarchelier. Donner à l'enseignement de la grammaire la place qu'il mérite, à travers un apprentissage spécifique, systématique et progressif : tel est l'objectif fixé par le ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, pour qui "la grammaire est un savoir vivant, qui nous donne aussi une compétence : savoir nous servir de notre langue, en respectant ses règles".

Seul le prononcé fait foi
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi
de saluer la présence du professeur Bentolila, du professeur
Desmarchelier, de l'écrivain et académicien Erik Orsenna, mais
également du professeur Pierre Brunel. Merci également aux membres de
l'Inspection générale d'avoir répondu à mon invitation.
Cette semaine est une semaine décidément très riche pour l'Éducation nationale !
Avant-hier, j'ai présenté les grandes orientations du cahier des charges de la formation des maîtres.
Aujourd'hui,
je vais vous indiquer les grandes orientations que je veux retenir du
rapport qui m'a été remis par le professeur Bentolila, rapport élaboré
avec la collaboration d'Erik Orsenna et du professeur Desmarchelier.
Je voudrais commencer par adresser tous mes remerciements aux trois auteurs pour leur remarquable travail. C'est un rapport concis, qui va droit au but, un rapport qui sait ce qu'il veut dire, et qui le dit avec clarté et force !
De ce rapport, je retiens d'abord trois choses :
- une volonté ;
- un constat ;
- enfin, des propositions de rénovation.
une volonté
Une volonté tout d'abord : donner à l'enseignement de la grammaire la place qu'il mérite.
La
grammaire, dont Erik Orsenna disait qu'elle est "une chanson douce",
est souvent associée à quelque chose de rébarbatif. On pense à un
simple étiquetage de mots : adjectif, verbes, pronoms, articles, etc.
Comme si la grammaire ne servait qu'à découper la langue, à rompre son
unité.
Ce n'est pas du tout l'objet de l'enseignement de la grammaire !
La
connaissance des règles de grammaire n'est pas une servitude : c'est un
instrument de maîtrise de la langue. C'est donc un instrument de
liberté !
Pour reprendre la terminologie du socle commun des
connaissances, je dirais volontiers que la grammaire n'est pas
seulement une connaissance : savoir que tel mot est un verbe ou un
sujet ; la grammaire est un savoir vivant, qui nous donne aussi une
compétence : savoir nous servir de notre langue, en respectant ses
règles.
L'ordre juste : c'est l'ordre des mots, celui qu'enseigne la
grammaire ! Un ordre qu'elle nous apprend à utiliser à notre profit,
pour nous exprimer mieux, et plus efficacement.
Mais évidemment, il faut acquérir cette compétence méthodiquement. Car il en va aussi de notre capacité à raisonner !
N'oublions
pas qu'il y a aussi un lien très étroit entre la grammaire et la
logique. Former les élèves à manipuler ces petits mots que sont "donc",
"or", "par conséquent", c'est leur donner les outils de base du
raisonnement scientifique.
Enfin, il me semble que la grammaire ne
permet pas seulement de structurer ce qu'on dit, mais aussi ce qu'on
est. Analyser grammaticalement une phrase aussi simple que "je vous
parle" me permet de me situer comme sujet d'une action, dans un rapport
avec d'autres personnes. Bref, la grammaire, c'est la charpente de
notre langue mais aussi celle de notre personne dans son rapport aux
autres. La grammaire crée le lien social !
Un constat
Le
second point que je retiens de ce rapport, c'est son constat :
l'Éducation nationale ne dispose pas aujourd'hui des bons moyens pour
enseigner la grammaire aux enfants.
Ce n'est pas parce qu'elle ne l'a pas voulu !
Car
les bonnes intentions sont évidentes ! Mais, j'ai la conviction qu'avec
de bonnes intentions, on a affaibli l'enseignement de la grammaire.
On
a voulu rendre l'enseignement de la grammaire plus ludique car on
craignait que les élèves ne trouvent rébarbatif l'enseignement de la
grammaire.
En réalité, il s'est passé tout l'inverse de ce que l'on souhaitait :
- on a surtout rendu l'enseignement de la grammaire plus technique, plus compliqué. Il est devenu terriblement jargonnant, et finalement ennuyeux.
- En supprimant les leçons de grammaire, on a vidé cet
enseignement de toute sa rigueur, on a rendu difficile voire impossible
une acquisition logique et progressive des règles. En un mot, on a
perdu en rigueur et donc en efficacité. On a rendu impossible
l'acquisition des automatismes qui font l'agilité intellectuelle.Voilà
comment avec des objectifs forts, on a suscité une pratique faible et
décourageante ! C'est là le résultat d'une idéologie qui prétend qu'on
apprend sans effort, qui donne dans la facilité, qui trompe !
Un enseignement déstructurant, des programmes et des manuels jargonnants, qui passent à côté de leur objectif, voilà le constat que je retiens de votre rapport.
Et qui en a souffert le plus ? Les élèves les plus fragiles, les moins aidés ! A l'inverse, quand on renforce l'apprentissage des savoirs fondamentaux, on renforce l'égalité des chances !
Des propositions de rénovation
Enfin, troisième point, j'en retiens un certain nombre de recommandations. C'est sur elles évidemment que je voudrais insister.
Première recommandation : programmer des leçons spécifiques de grammaire.
Aujourd'hui,
l'enseignement de la grammaire est un apprentissage occasionnel. Il se
fait un peu "au petit bonheur" : quand on travaille un texte, alors, au
détour d'une phrase, le maître explique par exemple la fonction du
sujet, ou celle du verbe. C'est ce qu'on appelle, dans le jargon de
certains pédagogistes, l'"observation réfléchie de la langue".
Mais le problème, c'est que la grammaire a sa logique propre, qui n'est pas forcément celle de l'étude des textes.
Voilà pourquoi l'apprentissage de la grammaire doit obligatoirement avoir trois caractéristiques.
Il doit être :
- spécifique,
- systématique,
- progressif.
Et ainsi, permettre l'accès au sens !
Spécifique : cela signifie concrètement la pratique d'exercices séparés, destinés à structurer les apprentissages.
Il doit être systématique : cela veut dire qu'il faut étudier les grandes lois de la grammaire.
Il doit être progressif
: cela signifie qu'il faut partir du plus simple pour aller au plus
complexe, dans un ordre logique et programmé de classe en classe.
J'ouvre
ici une parenthèse : vous voyez que ces recommandations sont tout à
fait dans la ligne des nouvelles dispositions qui ont été prises pour
l'enseignement de la lecture.
Dans un cas comme dans l'autre, il
s'agit bien de construire un enseignement progressif, structuré,
cohérent, partant du plus simple pour aller au plus complexe. Un
enseignement qui explicite les lois qui sont à l'¿uvre dans ce grand
système de codage qu'est le langage.
Et c'est une démarche que je fais totalement mienne. La politique éducative doit aussi être progressive, structurée, cohérente.
Je retiens une deuxième grande recommandation de votre rapport : c'est de rendre vivant l'apprentissage des règles de grammaire.
L'apprentissage
structuré des règles est essentiel. Mais encore faut-il que les élèves
s'approprient ces règles, les manipulent. Encore faut-il qu'elles
deviennent pour eux des instruments à leur service, et pas des
contraintes qui surgissent de nulle part !
Je ne suis pas un fanatique de la règle pour la règle ! La règle, elle est là pour qu'on s'en serve, à son profit !
Vous avez cité, dans votre rapport, l'opération "La Main à la pâte", patronnée par l'Académie des sciences, et qui initie les jeunes à la démarche scientifique par des activités pratiques et concrètes.
C'est
effectivement dans cet esprit que nous devons concevoir l'enseignement
de la grammaire. Un enseignement rigoureux, possédant sa logique
propre, mais aussi un savoir vivant, déclinable selon la trilogie du
socle commun : connaissances, capacités, attitudes.
Pour y parvenir,
il faut faire en sorte que les maîtres aident les élèves à s'emparer
des règles de grammaire, à se les approprier.
Evidemment, on n'y parviendra pas si l'on présente d'emblée la grammaire comme une pure structure logique, impersonnelle, un squelette sans vie et sans âme.
Dans votre rapport, vous préconisez, pour cela,
d'utiliser une présentation simple qui permet aux élèves de se
reconnaître dans le fonctionnement même de la langue.
Par exemple :
en expliquant que la grammaire est semblable aux règles d'une pièce de
théâtre, qui met en scène un sujet, qui organise une action grâce à un
verbe, qui plante un décor grâce à divers compléments.
Dans
votre livre, Erik Orsenna, La Grammaire est une chanson douce, vous
avez imaginé de belles pages sur les façons de rendre vivante la
grammaire.
Eh bien, l'enseignement de la grammaire, sans renoncer à
la rigueur de sa logique propre, ne doit pas hésiter à donner vie aux
règles, à montrer que la grammaire, ce sont les règles qui donnent vie
aux mots. Que connaître la grammaire, c'est devenir soi-même l'apprenti
sorcier du langage !
Evidemment, cette forme de présentation n'est pas celle qu'adopterait un linguiste dans une communication au Collège de France !
Mais
comme vous l'avez dit vous-même dans votre rapport, M. Bentolila, "il
ne faut pas mettre la charrue avant les boeufs" ! A l'école, nous nous
adressons aux enfants, aux élèves, et pas à de futurs docteurs en
linguistique.
Alors, je crois que nous devons revenir, ici comme
ailleurs, à un peu plus de bon sens. Il sera toujours temps de
transformer nos élèves en linguistes ! Pour le moment, le but c'est
d'en faire tout simplement des personnes qui savent manier notre belle
langue.
J'en viens à une troisième grande recommandation : simplifier et uniformiser le vocabulaire technique employé.
Vous
savez que la simplification du langage et surtout des programmes de
l'Education nationale est un de mes chevaux de bataille !
J'y tiens particulièrement pour la grammaire !
Car il est vrai que la terminologie utilisée aujourd'hui est complexe et presque ésotérique !
Deux inconvénients majeurs en découlent :
- D'abord, cette terminologie empêche les élèves d'investir le champ de la grammaire. Elle se dresse face à eux comme un savoir inaccessible.
- Et puis, cette terminologie a rompu les liens entre les parents et les enfants. Les parents et les grands-parents ne retrouvent plus du tout la grammaire qu'ils ont apprise. La science évolue, mais la grammaire, c'est surtout un patrimoine qu'il faut transmettre, et cette transmission se fait aussi par le biais des parents.
Et chacun sait bien que le suivi des enfants par la famille est un élément important de la réussite scolaire.
D'ailleurs,
la modification radicale de la terminologie classique était-elle
vraiment nécessaire ? Car le fonctionnement grammatical de la langue
n'a pas changé ! Etait-il utile de prendre des termes plus compliqués
pour désigner la même chose au niveau où nous nous situons,
c'est-à-dire celui des apprentissages fondamentaux ?
Je n'en suis pas sûr ! Je crois même que les effets ont été plutôt négatifs : les parents sont déboussolés.
Le lien entre les générations s'est fragilisé. Or, ce lien est précieux : l'école devrait le renforcer, et non le fragiliser.
Vous
savez que le socle commun de connaissances et de compétences a
justement pour objectif de construire une culture commune : commune,
c'est-à-dire partagée par tous, au sein d'une même génération, mais
aussi entre les générations !
Alors, il serait vraiment dommage
que pour de simples questions de terminologie, on fragilise cette
culture commune, dont le pivot est justement la transmission de la
langue commune, et de ses règles. Il faut que les parents comprennent
ce que leurs enfants apprennent !
Imposer un vocabulaire grammatical plus simple et homogène, c'est ma troisième grande décision, à la suite de votre rapport.
Maintenant, il nous faut "mettre en musique", si j'ose dire, ces trois grandes recommandations.
Pour
cela, nous devons réfléchir au temps de travail qu'il faut accorder à
l'enseignement de la grammaire et à la manière dont tous les
enseignants doivent s'approprier cet objectif.
Vous savez que la relecture des programmes de l'école et du collège est en cours, pour les adapter au socle commun. Le 18 octobre dernier, j'ai installé le groupe d'experts chargé de cette tâche. Le professeur Pierre Brunel et l'Inspectrice générale Martine Safra supervisent le travail en ce qui concerne la langue française.
Les orientations que je fixe, nourriront bien entendu les travaux du groupe chargé de la réécriture des programmes de grammaire.
En clair, je demande trois choses :
- que dès janvier, ces orientations soient intégrées aux propositions du groupe d'experts sur la maîtrise de la langue française pour que, dès le printemps, les premiers programmes publiés en tiennent compte ;
- que dès que possible, je puisse adresser des instructions sur l'enseignement de la grammaire aux équipes pédagogiques, pour préciser, par exemple, le nombre d'heures qu'il faut y consacrer.
- enfin, que la formation des maîtres, en cours de rénovation, prenne en compte ces nouvelles orientations. Car, il va de soi que les enseignements dispensés dans les IUFM intégrés aux universités seront cohérents avec les nouveaux programmes.
Je voudrais pour conclure souligner un point qui m'apparaît très important.
La politique que je mène ici, à l'Éducation nationale, possède sa logique, sa cohérence.
Pour s'en tenir à l'apprentissage de la langue, il n'y a pas d'un côté la lecture et de l'autre la grammaire.
Non : lecture et grammaire sont évidemment très étroitement liées.
Et j'ajouterais volontiers, pour être tout à fait précis : l'orthographe et les conjugaisons.
On nous a dit pendant des années : ne soyez pas inquiets, le niveau ne baisse pas !
Quel
est le résultat aujourd'hui ? Un IUT a fait faire une dictée à tous ses
élèves au début de l'année. Je précise que ces élèves sont bacheliers,
dont une partie d'entre eux avec mention et qu'ils sont sélectionnés.
Eh bien, les résultats en grammaire et en orthographe sont assez éloquents : sur
30 étudiants et pour une dictée de 20 lignes, 9 avaient fait entre 5 et
10 fautes, 12 entre 10 et 15 fautes et tous les autres avaient fait
plus de 15 fautes !
Alors, oui, il est temps de refonder l'école sur le savoir, l'apprentissage des fondamentaux, et j'ajouterai, la rigueur.
Et chacun sait qu'il n'est pas nécessaire d'être compliqué pour être rigoureux : ce qui se conçoit bien s'énonce clairement !
Voilà mon programme pour les mois qui viennent et je suis bien décidé à le conduire jusqu'au bout.
Ce
qui m'intéresse, ce n'est pas ce qu'on faisait à l'Éducation nationale
il y a 10 ou 100 ans. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'on y fait
maintenant et, plus encore, ce qu'il faut faire pour que nos élèves
réussissent !
Voilà ce qui m'intéresse et rien d'autre.
Parmi
les groupes d'experts que j'ai chargés de la réécriture des programmes,
l'un d'eux s'occupe de l'enseignement des mathématiques.
Ce sera justement mon prochain grand chantier pédagogique.
Vous le voyez, l'Éducation nationale avance, elle change.
"Ce
n'est pas parce que les choses sont impossibles que nous n'osons pas,
c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont impossibles".
C'est
une belle citation de Sénèque et c'est aussi un bel usage des
possibilités de la grammaire ! C'est, pour ma part, une devise que je
fais mienne pour les mois à venir !
Je vous remercie.
Voici mon point de vue (moi bloggeuse) sur ce contenu :Beau discours ma foi. Très académique.
On parle des parents qui ne comprennent pas le jargon de l'éducation nationale et des enfants ou étudiants qui font trop de fautes.
On ne parle pas des enseignants qui eux-mêmes ne comprennent pas la grammaire, le jargon de l'éducation nationale, les parents et qui eux-même font des fautes.
On ne parle pas de solution concrètes, de terrain pour aider les enfants à comprendre, mémoriser les bases. Et si les enfants comprennent, les parents aussi, non ?
Pourtant avec quelques étiquettes, un code de couleurs et quelques exercices bien présentés la majorité de la grammaire serait acquise. Je l'ai vécu, je le vis. Avec des enfants de tout âge et de tout niveau (jusqu'au collège en soutien scolaire) et avec des adultes que je forme régulièrement.
Chaque langue possède sa grammaire et cette méthode fonctionne aussi.
Alors, c'est dommage pour tout le monde de ne pas la vivre !
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